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23/08/2013

Promenade au bois

Toutes les personnes que nous avons emmenées en promenade jeudi sont capables de se déplacer seules ou à l'aide d'une tribune à roulettes (rollator), mais uniquement sur de courtes distances et en terrain plat. Des chaises roulantes étaient donc prévues pour chaque personne, ainsi qu'un(e) bénévole pour la pousser. Sauf pour François qui marche sans soucis et fait même encore du vélo. Malgré cela, il se dit en prison dans cet établissement.

En début de semaine, la météo avait prévu du beau temps. Mais le jeudi venu, le ciel s'était fait moins engageant. Personne ne semblait contrarié, sauf l'organisatrice qui aurait à improviser s'il se mettait à pleuvoir. Dès que nous sommes arrivés au bois, de fines gouttes se mirent à tomber. Pas grave ! L'idée était de toute façon de prendre quelque chose dans un établissement.

Je suis assise à côté de Marguerite qui est une personne attachante. Un peu désabusée, elle a souvent l'air rêveur et se gratte inconsciemment les bras. "Vieillir !!!' soupire-t-elle d'un air entendu. Mais elle peut aussi faire quelques pointes d'humour et raconte qu'avec ses 3 sœurs, elles se réunissent toutes les semaines et amènent à tour de rôle une bouteille de vin. Elle dit qu'on les entend rire jusqu'au bout de la rue. Puis elle reprend son air mélancolique. Ce qui est étonnant, quand on y pense, c'est que cette personne, je la connaissais de vue. Elle était souvent dans la rue, aux alentours de sa maison. Elle connaissait plein de gens à force de les regarder passer et de parler avec tout un chacun. Et puis son mari était coiffeur, ce qui facilite la circulation d'informations diverses. Puis un jour elle a disparu de la circulation, mais je ne m'en suis pas rendu compte. Si on m'avait dit à l'époque que je prendrais un jour un thé auprès de cette dame un peu pipelette pendant qu'elle se délecte d'une bonne bière fraîche !

Tout le monde est content. Sauf Hélène qui prétend que le café est exécrable. Elle n'en veut pas et déclare qu'elle déconseillera l'établissement à toutes ses connaissances. Son vis-à-vis, un grand taiseux qui sourit quand on lui sourit, le lui rachète gentiment. Je remarquerai par la suite que c'est ce même gentil monsieur qui la reconduira à sa chambre. J'apprendrai aussi que pour les repas quotidiens, il est aussi assis en face d'elle à table. L'humeur chagrine d'Hélène ne semble pas l'affecter. Ou alors c'est pareil chez les vieux ? Les hommes préfèrent les chieuses ? Car c'est bien de ça qu'il s'agit, je le constaterai après son départ, lorsque les autres se lâcheront en se plaignant d'elle parce qu'elle rouspète tout le temps.

J'avais bien remarqué qu'elle était la seule à ne pas vouloir faire la promenade quand il a commencé à pleuvoir, et aussi qu'elle s'agaçait, je ne sais pas pourquoi. Sachant qu'il y avait des capes prévues, tous les autres avaient pris l'arrivée de la pluie avec philosophie. Hélène s'est tout de même laissée convaincre à accompagner le groupe.

Le but était de faire un arrêt à la chapelle, d'y chanter, de passer aux toilettes et puis de retourner dans le bois, faire un pique-nique. J'ai été surprise de la justesse de ton des chanteuses et de leurs voix harmonieuses.

Hélène avait un besoin pressant, mais au vu de la pluie, elle ne voulait plus aller aux toilettes qui se trouvaient dans un bâtiment proche. "Oh là là, mais quelle affaire, ce temps, c'est pas possible ! Oh là là ! Je ne veux plus y aller !" Je la convainc pourtant en lui remontant sa capuche. Elle pousse des lamentations pendant les 50 mètres qui nous séparent des toilettes. Après, elle se dit quand même soulagée d'y être passée. Mais voilà que je constate que sa veste est souillée. "Oh là là, qu'est-ce que c'est que ça ? C'est pas possible ! Il va falloir la faire nettoyer ! Je l'ai depuis au moins 25 ans. C'est de la qualité, vous savez ! C'est la marque "X" (Je n'ai pas retenu) Ce n'est pas n'importe quoi ! Oh là là !" En fait, elle ne semble pas ennuyée, chagrinée ou déçue. Elle a l'air fâché, comme si quelqu'un était responsable. Elle cherche autour d'elle d'autres regards à convaincre, mais n'en trouve pas. Elle devra se contenter du mien qui ne s'apitoie peut-être pas assez à son goût. Elle bougonne encore à tout va et me signale au passage que son seul désir dans cette vie c'est de se coucher. Ça en dit long ...

Finalement il a tant plu que nous sommes retournés à la maison de retraite. Le pique-nique a eu lieu dans la cafétéria ...

C'est là que Célestine a révélé un aspect de sa personnalité que personne apparemment ne connaissait. Elle a bavardé avec entrain, de sa petite voix de sourde un peu criarde, alors que d'habitude elle ne dit quasi rien, ne participe à rien et passe son temps couchée. Encore une tiens ! Elle n'est pas contrariante elle, par contre. Quand on lui parle, elle hoche la tête et sourit, même si on voit bien qu'elle n'a pas compris. Pas drôle d'être sourde ! Quel isolement ! Et quelle angoisse parfois ! Ainsi, elle raconte qu'elle a eu peur dans le bois, parce qu'elle croyait qu'on était perdus !

Ce qui est touchant, ce sont les petites attentions que les résidents ont les uns envers les autres. Les liens qui se tissent. C'est ainsi que Maria, assise à côté de Célestine, se penche vers elle et traduit, avec des mots simples et clairs, accompagnés de gestes évocateurs, ce qui a échappé à cette dernière. J'ai vu aussi un autre jour, un monsieur au regard d'enfant venir plusieurs fois au salon de coiffure voir si une des dames était prête, afin de la ramener dans sa chambre. Et j'ai entendu dire qu'à l'étage des personnes les moins valides, où il faut un code pour sortir, se trouve un monsieur qui semble n'avoir aucun problème, ni physique ni mental. Il paraît qu'il est là à sa propre demande. Et je le vois toujours accompagner une certaine Paula, très gentille et encore bien de sa personne, mais qui se trouve dans la confusion la plus totale. Serait-ce la raison qui le motive à rester à cet étage ?